Chapitre 4

Les expériences initiatiques

 

L'initiation concentre en un instant

toute la sagesse du monde.

 

  Pendant les 15 années de pratique intérieure, j’ai alterné pratique du souffle, respiration triangulaire, respiration continue, méditation, introspection, écoute du corps, écriture, peinture, ... Et tout ceci a abouti au constat que plus je cherchais plus je m'éloignais de l'essentiel. Pour comprendre dans mon âme cette évidence, il a fallu que je fasse beaucoup d'expériences limites. Certaines d'entre elles m'ont vraiment fait peur. Dans une sorte d'orgueil mal placé, je tenais à découvrir par moi-même les choses, ma vérité, sans qu'aucune personne ne m'aide. Je sentais que tout était là, à l'intérieur de moi. Et que personne ne pouvait répondre à mes questions. Alors, j'ai foncé tête baissée dans une aventure intestine et sauvage qui allait faire sauter les verrous de mes limites personnelles.

 

  La première expérience que je vous relate ici parle de l'écoute, l’écoute du silence bruyant de mon corps allongé et statique des mois durant. Cela avait pour but de répondre aux questions: C’est quoi la vie? Qu’est-ce qui m’anime? Pourquoi s’agiter? Pourquoi la vie ?

 

  Cette expérience m’enfonça de plus en plus dans l’obscurité pesante de la matière. Je n’avais plus aucune impulsion, ni aucun désir de faire autre chose qu’écouter cette vie à l’intérieur de mon immobilité. Petit à petit, j’avançais vers ce que les mystiques appellent la petite mort (la mort symbolique). Je m’enfonçais dans les méandres d’un corps devenu inutile. Seul m’intéressait les voyages intérieurs de l’esprit vagabond.

 

  Obsédé par l'obscurité de mon dedans, je tombais toujours un peu plus dans l’inertie, jusqu’à son extrémité morbide. Un jour ou peut-être une nuit, une voix gutturale surgit des abysses de mon âme: la vie, c’est le mouvement. Le mouvement, c'est la vie.

 

 

  J’ai eu besoin de faire l’expérience par le noir pour prendre conscience de cette évidence. C'est ce qui m'a permis de lâcher prise, et de laisser le corps être mu, et qu'il soit é-mu (être-en-mouvement) par sa propre vie.

 

  Avant cela, je résistais à la circulation de la matière vivante qui est tout le temps en mouvement. En l’observant de façon obsessionnelle, je m’en extirpais et perdais le fil du fluide vital, de l’instant présent. Je n’étais plus en vie. Je n’étais plus en corps. J’étais désincarné à force de vouloir observer et contrôler le vivant.

 

J'écoute

J’écoute.

Pesanteur du silence.

L’immobilité de l’attente dans le noir.

Arrêter le déroulement des bruits de la vie dehors,

Dedans suffit.

Sifflements, Ampliations, Percussions,

Continuité de la vie dedans,

Rien à faire, elle emmène

Par la main du destin,

Au dénouement final,

A ce silence tant recherché,

A ce calme tant espéré.

 

Puis-je trouver le calme autrement que dans la mort ? J’écoute encore et en-corps la vie qui coule dans mes veines. Où m’emmène-t-elle ? Si je suis les courants, ils m’attirent dans des tourbillons et des remous.

Est-ce la voie qui mène au calme ?

Oser les affronter, voir ce qu’il y a dedans, comprendre ce qui les produit.

Ai-je peur ? Oui. Et pourtant, le courage et la curiosité me poussent à aller à la rencontre de ce que je ne connais pas. En cela, mon insouciance est en danger.

Rester immobile des jours des mois des années pour écouter ce qui m’agit, me respire, me pulse, me vibre, me tremble, me grésille, … pour qu’enfin la nécessité d’un mouvement prenne racine dans la chair de l’âme du dedans et même au-delà … là où le mouvement de la vie prend sa source … le c?ur de l’anima.

 

 

***

 

 

  La Voie de la Résonance, dans sa pratique d'accompagnement de la personne, demande du courage pour oser braver ce vide sidéral qui aspire et dissout toute ma personnalité. Ce courage est nécessaire car il me permet de dépasser mes doutes et mes peurs afin d'entrer dans un espace impersonnel, où la confiance en ce qui est doit être totale.

Dans cet ici nul part, il ne reste plus rien de définissable sur quoi je pourrais m'appuyer pour expliquer ce qui s'est passé lors d'une relation d'accompagnement.

Accepter l'effondrement de toutes ses certitudes, c'est accepter de chuter dans le gouffre sombre et vide de l'infini. L'expérience qui suit m'a certainement aidé à accepter ce gouffre.

 

  Dans les années 2001-2002. Je me mettais dans le noir absolu pendant des heures pour voir ce qui se passait dans l'espace du front, au niveau dit-on du troisième oeil. Je regardais cette lumière, ce petit point lumineux qui se transformait progressivement en laissant apparaître des formes géométriques et kalidéoscopiques merveilleuses. C'était un voyage d'une richesse visuelle extraordinaire. Jusqu'au jour où à force de suivre ces formes et ces lumières, il y eut un glissement. Physiquement c'était très bouleversant. Je perdis tous mes repères. Ca a basculé en somme. C'était comme si je m'étais retrouvé à l'envers d'un seul coup. Et je suis littéralement tombé dans l'univers. Je voyageais de façon physique mais sans corps, comme si ma conscience avait les mêmes attributs sensoriels que le corps. Je frôlais les étoiles, les galaxies, les êtres cosmiques, les limites de l'univers jusqu'au néant absolu du rien...

 

Une nuit ...

Une nuit, regardant dans mes yeux, je suis tombé dans l'univers. Toute la création était là, au fond de mon oeil intérieur. Au fur et à mesure du défilé, les couches géométriques et électriques et les formes lumineuses dynamiques se transformèrent en des dizaines de galaxies, de super nova, de trou noir, de voies lactées, ... jusqu'à ce que je me sente basculer de l'autre côté des étoiles. Là, plus de limite, mon dedans appartenait désormais à l'infini. Vertige de l'aspiration du noir d'où jaillissent les formes cosmiques; observation, inversion, la chute en la non forme déchira la fragile membrane de ma petite conscience.

peintures d'Isabelle Staehle

Peinture d'Isabelle Staehle

Création sonore de Bruno